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Art du discours

Et si l'on mettait des pinceaux aux mains des grands orateurs pendant leurs discours ? J'apprends leur gestuelle par cœur, puis je la rejoue face à la toile, au son de leur voix. Il ne reste que le tracé, et il suffit : sans savoir qui a parlé, on distingue l'homme de paix du dictateur.

Le protocole

L'idée est née d'une question : et si l'on mettait des pinceaux aux mains des hommes politiques pendant leurs discours ? Puis d'une expérience personnelle, une période où je ne pouvais plus parler, et où j'ai mesuré tout ce que la main dit à la place de la voix. Le travail commence donc par la pantomime : j'apprends par cœur la gestuelle d'un discours, puis je la rejoue devant la toile, au son de la parole. Les toiles sont toutes carrées, d'après l'homme de Vitruve, chez qui l'envergure des bras égale la taille du corps : chaque toile fait la taille exacte de l'homme qui parle. Les couleurs non plus ne sont pas libres : chaque palette est empruntée à la symbolique de celui qui parle.

Les gants-pinceaux

L'outil n'existait pas, il a fallu le fabriquer : dix pinceaux fixés aux doigts des gants. La main peint tout entière, le bras suit, le corps aussi. Il n'y a plus rien entre le geste et la toile.

Gants-pinceaux, Art du discours
Les gants-pinceaux
Charles de Gaulle

Albert Hall, Londres, 1942. La grandeur, la solitude, la certitude absolue. Le bleu et le rouge viennent de la croix de Lorraine, rouge sur fond bleu à ses débuts. La toile absorbe l'énergie d'un homme qui parle à une nation depuis l'exil.

Martin Luther King

« I have a dream. » Washington, 1963. Noir brillant sur noir mat : le geste n'apparaît que lorsque la lumière l'effleure. Le pasteur noir qui a mis en lumière la cause des Noirs, sur une toile qu'il faut éclairer pour voir.

Adolf Hitler

La mécanique de la haine. Un discours qui broie, qui galvanise, qui détruit. Une seule couleur ici, le rouge sang, celle de ce que ce verbe a fini par produire. Gestes heurtés, matières écrasées.

Les prochains discours

La série se poursuit. Prochains corps à corps avec la parole :

  • Barack ObamaA More Perfect Union, Philadelphie, 2008
  • Nelson MandelaDiscours de la libération, Le Cap, 1990
  • Robert BadinterL'abolition de la peine de mort, Assemblée nationale, 1981
  • Jean-Paul IIHabemus papam, place Saint-Pierre, 1978
  • John F. KennedyWe choose to go to the Moon, université Rice, Houston, 1962
  • Fidel CastroDiscours à l'ONU, New York, 1960
  • Winston ChurchillDeux discours de guerre, Chambre des communes, 1940
  • La liste reste ouverte
Prochaine étape

Porter le projet sur scène : peindre la toile en direct devant le public, le discours diffusé dans la salle. Ce qui était filmé en atelier deviendrait une performance, où le geste et la parole avancent au même rythme, sans reprise possible.

Sans un mot

Les gants-pinceaux ont été inventés pour la parole. Ils n'en ont pas besoin. Un chef d'orchestre dirige La Mer de Debussy, et ses gestes seuls guident le pinceau. Les trois esquisses symphoniques donnent trois toiles : de l'aube à midi sur la mer, jeux de vagues, dialogue du vent et de la mer. Un triptyque, comme les couchers de soleil.

Sans un geste

À l'autre extrémité, Gandhi. Aucun geste, aucune couleur : une toile blanche, taillée dans le khadi, le coton filé et tissé à la main. Gandhi demandait aux Indiens de faire eux-mêmes leurs vêtements plutôt que de laisser l'Angleterre emporter le coton ; la roue au centre du drapeau indien en garde la mémoire. Ici, le discours n'est pas peint, il est dans la toile.